KEROUAC TOUJOURS SUR LA ROUTE
Le rouleau de papier-calque sur lequel Jack Kerouac tapa Sur la route en trois semaines, en 1951.
Il travailla dessus et modifia le manuscrit qui parut finalement en 1957.
Comme elle l'avait fait pour Georges Perrec,
Mon amie Fabienne nous livre ses impressions
après sa lecture du "tube" planétaire de Kérouac.
"SUR LA ROUTE"
J'ai pris ce livre en me disant c'est un livre culte, il faut que je m'y colle, sans en connaître vraiment le propos.
On m'avait dit tu verras c'est le livre de la bourlingue, des aventuriers de la route. La 4e de couverture ajoute le "livre clé de la beat generation".... j'imaginais un Easy Rider littéraire.
Surprise des premiers chapitres : l'histoire se déroule à la fin des années 40, un étudiant-apprenti écrivain se prend à traverser l'Amérique d'Ouest en Est, on le suit dans sa quête d'amitiés, dans son périple. Je suis surprise par le non-récit, pas d'analyse, pas de recul, un déroulé de l'action sans affect, un road-récit factuel de rencontres humaines et spatiales. Je suis assez désarçonnée, habituée à m'attacher aux personnages, à chercher à les comprendre, je n'ai pas les clefs.
Et puis petit à petit l'ambiance s'installe, l'arrière fond de l'Amérique des années 40 donne le ton : désillusions d'une jeunesse en perdition, fille de la crise de 29, rencontres des misères matérielles et affectives, non-sens de la vie des personnages. Pas glamour. Et puis il y a la magie de la route et la force de l'amitié malgré tout, et même envers et contre tout. Prendre la route est une fin en soi, pour échapper pour fuir et pour capter l'essence de l'Amérique et de ses vastes territoires et de ses villes-personnages. J'aurais voulu suivre leur route carte en mains, et puis non, la magie est là aussi dans une Amérique fantasmée.
La lecture s'éclaire quand on sait que son auteur Jack Kerouac écrit un récit autobiographique, qu'il meurt seul et miné par l'alcool à 47 ans... une sacrée mise en abîme.
L'histoire s'étale sur plusieurs années et plusieurs traversées Est-Ouest des Etats unis. Je n'ai pas encore fini le livre, je le prends par petites touches pour faire durer, ça fait déjà 2 mois, ça ne me ressemble pas ! Ma lecture est comme ces personnages : peut importe la fin de l'histoire, pourvu qu'il y ait le temps présent de la lecture !
Les personnages évoluent doucement, s'enfoncent doucement : deux personnages centraux, le narrateur-témoin et Dean l'ami impossible. Dean, pur produit déjanté d'un père clochard vivant d'arnaques et de débrouille, est un type qui a la tchatche pour lui et c'est à peu près tout. Lors d'un périple à San Francisco, il recherche ce père perdu pour les autres et peut-être pour lui-même. Au fil de la nuit, les compères se retrouvent dans une boîte de jazz. Et là grand morceau de bravoure littéraire pour décrire l'euphorie du jazz saxophonistique, le "it", passage d'écriture et de scénario tout simplement génial ! Le set de jazz est le symbole du livre, de la quête d'absolu de Dean qui au final vit sa vie pour çà : le "it", ce moment euphorique, de plaisir pur où tout est beau et transcendé.

Extrait choisi : "Eh bien, mon pote, cet alto-saxo de la nuit dernière avait le it, dès que ça a mordu, il l'a tenu bon; je n'ai jamais trouvé un type qui le tenait si longtemps." Je voulais savoir ce qu'était le it. "Allons bon - Dean rigola -, voilà que tu m'interroges maintenant sur les choses im-pon-dé-ra-bles, hum. Voilà un gars et tout le monde autour, hein ? C'est à lui de mettre en forme ce qui est dans la tête de chacun. Il attaque le premier chorus puis il étale ses idées, bonnes gens, bien sûr, bien sûr, mais tâchez de saisir, et alors il se hausse jusqu'à son destin et c'est à ce niveau qu'il doit souffler. Tout à coup, il part au milieu du chorus, il ferre le it; tout le monde sursaute et comprend; on écoute; il le repique et s'en empare. Le temps s'arrête. Il remplit le vide de l'espace avec la substance de nos vies, avec des confessions jaillies de son ventre tendu, des pensées qui lui reviennent, et des resucées de ce qu'il a soufflé jadis. Il faut qu'il souffle à travers les clés, allant et revenant, explorant de toute âme avec tant d'infinie sensibilité la mélodie que chacun sait que ce n'est pas la mélodie qui compte mais le it en question..." Dean ne pouvait pas continuer ; il suait en faisant ce discours."
On comprend que ce livre sorti en 1957 ait eu un certain retentissement dans la société américaine, c'est un rejet des valeurs morales de l'époque. C'est aussi un récit marquant, d'un style nouveau dans la littérature des années 50, un style qu'on a nommé très doctement "littérature de l'instant". Des phrases très courtes et très proches d'un langage parlé et scandé, bon style très musical, oui cette langue a du rythme ("beat"). Ce livre est jazz, dans sa construction et son histoire ! La voilà ma clef ! "...l'essentiel étant que nous sachions ce qu'est le IT et que nous ayons le sens du TEMPS et que nous sachions que toute chose est BELLE."